Archives d’Auteur: Langda

À propos de Langda

Une note de lecture de Patrick Joquel, poète, chroniqueur, éditeur, sur les Maximes de nulle part pour personne : merci à lui !

……« Voilà un livre dont j’aime la démarche pour l’avoir utilisée quelques fois : l’artiste devance l’auteur ! L’écrivain, le poète ici, écrit à partir des dessins d’Eric Demelis. De petites vignettes, des personnages, à l’encre noire. Perrin Langda les contemple, les écoute, leur donne mots. Voix. Des poèmes courts, des pavés de prose. Ça joue, ça rebondit, ça invente et sourit au lecteur l’air de dire « Tu vois, ça pétille comme champagne sur la langue mais ça tient debout aussi ».

……J’adore cet humour, ce décalage et ce côté un peu British. On pense à des affinités avec les Held, Claude et Jacqueline, avec le Touzeil. On ne se prend pas au sérieux mais ça bosse avec le sérieux sourire des enfants.

……C’est joyeux. Drôle parfois. Émouvant, aussi. Varié. Plein de surprises, l’imaginaire aux commandes ! Vivant ! On en redemande ! »


7 principes
du capitulisme


j’ai toujours mon portemonnaie contre le cœur
juste dans la poche intérieure de mon manteau d’hiver
comme ça si un jour on me tire dessus
peut-être que ma carte gold à moitié vide
et toutes mes cartes de fidélité
jamais finies
me sauveront
de la
vie

autorisation
de découvert infini
sur tous les contes
de fées

bravo mon fils
aujourd’hui tu viens de réussir
à accepter de perdre sans faire de caprice

puub
tout le monde
a besoin de poésie
mais tout le monde
est rempli de poésie
donc la poésie
est invendable
puub

rater sa
vie pour
réussir
ses rêves

ce matin
j’ai embauché quelques enfants esclaves
pour me faire mon café et alimenter ma tablette
puis j’ai séché tout leur village
en chiant dans dix litres de flotte
et je suis sorti
réchauffer l’atmosphère
au volant d’un diesel
ensuite
sur le lieu de mon travail
j’ai habitué cent trente adolescents
à faire comme tout le monde
puis de chez moi
j’ai arrêté deux fleuves
et j’ai brisé le plus petit atome de la réalité
pour poster un poème sur un blog
qui convertit le monde réel en images virtuelles
tout en bloquant devant une grande télé
avec la femme que j’aime
eh oui
c’est ce poème
et je me sens parfois
un peu coupable
mais globalement
ça va

j’ai
deux enfants
une femme
un bel appart’
SVP donnez-moi
un peu de temps
pour en profiter

..


17 boules de neige
à se balancer dans la gorge

(ils sont
les gardiens
du silence)

(un beau jour
un peu de poudre
dégringole du ciel
et ils apparaissent
dans les parcs)

(puis ils
s’évanouissent
se métamorphosent
en touffe d’herbe
ou en crotte de chien
dans la fraîcheur
du redoux)

(c’est ça
le cycle des
bonhommes
de neige)

(cet
agréable
peuple du froid
fait d’eau pétrifiée
prête à fondre c’est
presque toi)

(des
traces

de
pas

dans
la

page
blanche)

(un
fl..c..n
..o..o
…….o
de p..ème
sur la
langue)

(les
confetti
du grand livre
du ciel planent
dans le vide)

(sous
le bonnet rouge
du soleil qui se couche
et la barbe des nuages
ton seul présent
c’est qu’il fait
– 1)

(il
ne reste
que
les squelettes
des
cadavres d’arbres
givrés)

(les grelots
c’est tes dents
qui grelottent)

(l’hiver
c’est du
papier toilette
pour nos grolles
pleines de crotte)

(tu
roules
ta bosse dans
les coups du sort
qui se sont accumulés
par l’effet boule de neige
qui aura donné corps
à ta courte
vie)

(toute
ton enfance
te fait des batailles
de boules de gêne
dans la gorge)

(et tu
te liquéfieras
devant la grâce
d’un rien)

(trois
gouttes
de sens)

(il neige
dans ta
tête boule
versée)


Fais passer l’poème : Marc Guimo

Le Polder n° 175 de la revue Décharge est signé Marc Guimo et s’appelle Un début de réalité. V’là un extrait, difficilement choisi parmi tous les textes qui m’ont tapé dans l’oeil :

Autopsie sincère de la semaine

Le lundi, on reprend la série du monde du travail, pas moyen de mettre la main sur les scénaristes ni d’éviter les scènes de nu, toutefois grâce à nos ressources personnelles, on dispose secrètement d’un coach efficace et qui nous suit de près puisqu’on l’a avalé ce matin

Le mardi, on se rappelle le film Un jour sans fin avec Bill Murray, mais Bill Murray était drôle et nous on ne se fait pas rire

Le mercredi, on est enfin dans le bain, les neurones acceptent comme de bons chevaux de tirer la diligence du capitalisme, on trouve qu’on mériterait bien une prime mais on est seul à le penser

Le jeudi, fatigué et bougon, on se verrait bien dans la peau d’indiens attaquant la diligence, ne laissant aucun survivant et offrant le coffre de la banque en sacrifice à des dieux bizarres et qui nous manquent terriblement

Le samedi, l’ego en soins intensifs, on n’est pas loin de se croire en retraite, mais deux jours de week-end c’est juste calculé ce qu’il faut pour éviter que la majorité devienne dingue, tant que la majorité tient le coup, pourquoi changer ?

Le dimanche c’est journée cadavre, c’est bon d’être mort pour le monde, d’être délié. Les cadavres font des projets, ils notent leurs projets sur un papier et ont déjà un sentiment d’accomplissement. Les cadavres ne sont pas réalistes, c’est pour ça qu’ils sont durables dans le monde d’aujourd’hui

 


Vis pas !

(livre d’artistes avec Eric Demelis)

Pleure pas la nuit ! Crie pas ta joie ! Mords pas la mort ! Cours pas la vie ça glisse ! Pisse pas sur la Terre ! Fais pas caca sous les comètes ! Dis pas putain au diable ! Fais pas gazouiller ton zizi ! Laisse pas tes jouets jouer tout seuls ! Parle pas aux oiseaux dans la classe ! Rate pas ton bac à la réalité ! Fume pas trop des poèmes ! Bois pas tes larmes ! Te branle pas d’la misère ! Perds pas ton sens de l’orientation sexuelle ! Reluque pas les étoiles ! Chôme pas sous l’dôme des hommes ! Quitte pas ton job avant d’avoir remboursé Dieu ! Laisse pas les anges dire des gros mots ! Te plains pas d’être en vie ! te vante pas d’être heureux ! Vis pas ! Meurs pas ! Meurs pas Papa ! Papa !

 


trois nouveaux desseins légendaires avec Eric Demelis


Tobbie

« à sauts et à gambades »
(Montaigne)

ce
drôle de terrier
si tordu soit-il
qu’est notre Terre
a connu
un être inouï et formidable
un animal hors du commun
en la personne
d’une lapine domestique grise et blanche
qui vivait comme un chat d’appartement
se dressant sur ses pattes arrière
pour réclamer un bol de croquettes
ou lécher une cuillère
de yaourt
et s’en coller plein les moustaches
je me souviens qu’elle se mettait en boule sur nos genoux
pour passer des soirées séries devant l’ordinateur près de nous deux
qu’elle s’endormait au lit tout près des cheveux de Tiphaine
et aussi qu’elle faisait proprement ses besoins
au fond d’une petite caisse
dont nous avions directement ôté la grille
parfois elle se mettait à courir partout et à sauter dans toutes les directions
qui sait pourquoi peut-être après avoir rongé quelque fil électrique et…
pan !
pan !
en un claquement de patte arrière
tous ses copains lapins imaginaires
étaient avertis du danger
puis elle
déguerpissait

Tobbie
Tobbie
chère petite boule de poils
que j’ai portée au creux de mon écharpe
durant les tout premiers jours de ton existence
sache que Tiphaine et moi avons été
très honorés de ta présence
nous garderons la certitude
que tu étais un grand rongeur
une grande âme éveillée
parmi les lapinous
un sage qu’un être humain n’a jamais mis en cage
sauf pendant ta huitième année, quelques semaines avant de te mener chez le vétérinaire
au mois d’avril dernier faible et incontinente – mais nous savions pertinemment
que tu aurais mené toute ton espèce
vers le chemin
semé
de graines
de carottes
de l’émancipation
au moment où l’aiguille
t’enverrait promener
dans le jardin d’Eden
des lapinettes
éternelles et
toutes
belles


hom(m)e

.


ah
la la
cette maison
dans laquelle
j’ai grandi
et que maman
a dû vendre à une
famille de veinards
m’apparaît parfois
brusquement
avant que le sommeil
ne vienne me hanter avec
toute mon enfance dedans
ce sont de beaux souvenirs
le toboggan qui griffe
les pissenlits et les marguerites
le chat tout bouffi de croquettes
les éclaboussures dans la rivière
la belle piscine de papy et mamie
la vie à la campagne chez papa
les virées en famille à vélo
les familles qui se recomposent
les batailles dans les bottes de foin
les cabanes bricolées dans un arbre
les chevaux les poneys et les ânes
la petite Renault 5 et la Citroën AX
les VHS qu’on a vues quarante fois
les morts qui ne reviennent pas
les maisons qui s’enchaînent
les chansons à la gratte
les fiestas de l’adolescence
les amis et les amourettes
perdues et mon frangin
qui se prenait
pour le Sauveur –
souvenirs parfois
légèrement plus
douloureux
alors je fous
tout l’monde
dehors
je ferme
à double
tour
et je
dors

 


Trois nouveaux desseins légendaires avec Eric Demelis


3 grains de sable
sur cent milliards sont des planètes géantes réincarnées

anciennes
falaises tellement usées
par une extraordinairement lente

transhumance

des troupeaux
de cailloux roupillaient
dans une rivière

rêvaient de
plages à graille

Photo : Hubble, Judy Schmidt


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