Archives de Catégorie: Fais passer l’poème

Fais passer l’poème : Marc Guimo

Le Polder n° 175 de la revue Décharge est signé Marc Guimo et s’appelle Un début de réalité. V’là un extrait, difficilement choisi parmi tous les textes qui m’ont tapé dans l’oeil :

Autopsie sincère de la semaine

Le lundi, on reprend la série du monde du travail, pas moyen de mettre la main sur les scénaristes ni d’éviter les scènes de nu, toutefois grâce à nos ressources personnelles, on dispose secrètement d’un coach efficace et qui nous suit de près puisqu’on l’a avalé ce matin

Le mardi, on se rappelle le film Un jour sans fin avec Bill Murray, mais Bill Murray était drôle et nous on ne se fait pas rire

Le mercredi, on est enfin dans le bain, les neurones acceptent comme de bons chevaux de tirer la diligence du capitalisme, on trouve qu’on mériterait bien une prime mais on est seul à le penser

Le jeudi, fatigué et bougon, on se verrait bien dans la peau d’indiens attaquant la diligence, ne laissant aucun survivant et offrant le coffre de la banque en sacrifice à des dieux bizarres et qui nous manquent terriblement

Le samedi, l’ego en soins intensifs, on n’est pas loin de se croire en retraite, mais deux jours de week-end c’est juste calculé ce qu’il faut pour éviter que la majorité devienne dingue, tant que la majorité tient le coup, pourquoi changer ?

Le dimanche c’est journée cadavre, c’est bon d’être mort pour le monde, d’être délié. Les cadavres font des projets, ils notent leurs projets sur un papier et ont déjà un sentiment d’accomplissement. Les cadavres ne sont pas réalistes, c’est pour ça qu’ils sont durables dans le monde d’aujourd’hui

 


« La durée de la vie de l’homme ? Un point. Sa substance ? un flux. Ses sensations ? De la nuit. Tout son corps ? Un agrégat putrescent. Son âme ? Un tourbillon. Sa destinée ? Une énigme insoluble. La gloire ? Une indétermination. En un mot, tout le corps n’est qu’un fleuve ; toute l’âme, un songe et une fumée ; la vie, un combat, une halte en pays étranger… »

Marc Aurèle, Pensées à moi-même,
anthologie aux éditions des mille et une nuits


Fais passer l’poème : Morgan Riet

J’ai lu Sous la cognée (éd° Voix Tissées) à l’envers, comme pour retourner en enfance. Les tours de phrases de Morgan Riet sont de vraies madeleines de Proust… Un extrait où je me suis bien reconnu :

Talonnade, feinte, roulette,
aile de pigeon, amorti
de la poitrine, petit pont,
tête plongeante…

Toutes ces choses
n’étaient pas vraiment dans tes cordes.
Toi, tu jouais gauche à l’arrière,
balisant, quand le ballon déboulait
dans tes guibolles,
te cramponnant souvent
à la seule tactique
que tu maîtrisais
en de pareilles circonstances,
celle imparable
……………………………….du boulet loin devant !

Aussi, tu n’as pas oublié
les leçons de dribble essuyées
et les débordements dangereux
de quelque attaquant sur ton aile
qui s’achevaient parfois,
galop fourbu,
par un bon tacle bourrin
de toi

qui jouait gauche à l’arrière
mais jamais, malgré tout,
en position  ………..de hors-joie.

Morgan Riet


Fais passer l’poème : Estelle Fenzy

L’Entaille et la Couture, un très beau recueil à l’écriture tendre et serrée comme un gros câlin, par Estelle Fenzy, aux Editions Henry : extrait…

Serre-moi

Que pas un centimètre
ne nous écarte

C’est vide cet espace froid
quand debout face à face

Serre moi

Qu’il n’y ait de place
entre nos peaux

ni pour les regrets
ni pour la petite âme
d’un oiseau

 


..Que v’là trois textes de Thierry Roquet extraits de L’Ampleur des astres, recueil d’aphorismes et de textes courts paru chez Cactus Inébranlable éditions, 2016…

couverture-l-ampleur-des-astresNi panne d’essence ni accident
je suis au volant de ma Clio grise. Je jette un oeil sur le tableau de bord puis dans les rétroviseurs latéraux puis droit devant.
– Tu ne démarres pas ? me demande ma femme.
– Non.
– Pourquoi ?
– C’est plus prudent de rester là sans bouger, ma chérie.

La fatigue d’être simplement là
Hier soir, le soleil s’est couché sans se brosser les dents.
Il a ronflé toute la nuit, faisant fuir la lune, les chats huant et les loups.
Au matin, il a pissé quelques gouttes de rosée dans son slip de nuages.
Lui aussi il commence à se faire vieux.

En souvenir, mon ADN
Je suis le nouveau, je découvre l’environnement de travail. Ça ne me plaît pas. Je reviens le lendemain. Ça ne me plaît toujours pas. Au septième jour, je quitte ce boulot, sans un mot d’adieu, sans un regard vers le passé, sans faire la bise au chef. Je ne laisse finalement que des mégots devant la porte d’entrée et, en une semaine, ça en fait un bon paquet. Près de 100. C’est ma façon de laisser une empreinte partout où je passe.


Un poème de Jim Harrison tiré de L’éclipse de Lune de Davenport et autres poèmes, éditions La Table ronde, paru en 1996 sous le nom After Ikkyu and Other Poems et traduit par Jean-Luc Piningre.

9781570622182

Sometimes a toothpick is the most important thing,
others, a roll of toilet paper. If you forget red wine
and garlic you’ll become honky, new age incense
dressed in invisible taffeta. Eat meat or not,
try weighing your virtue on that bathroom scale
right after you crap and shower. You’re just a tree
that grows shit, not fruit. Your high horse is dead meat.

***

Parfois le plus important reste un cure-dents,
d’autres, un rouleau de papier toilette. Si tu oublies le vin rouge
et l’ail, tu deviendras petit Blanc, encens new age
vêtu d’invisible taffetas. Végétarien ou pas,
essaie de peser ta vertu sur la balance de la salle de bains
juste après les selles et la douche. Tu es un arbre
à merde, qui ne donnera pas de fruits. Tes grands chevaux ne sont que viande froide.


Fais passer l’poème : Ashraf Fayad

Aujourd’hui, deux extraits du recueil Instructions, à l’intérieur, d’Ashraf Fayad, poète palestinien écrivant en Arabie Saoudite et ayant pour cela écopé d’une peine de mort gracieusement commuée en huit ans de prison et huit cent coups de fouets. Textes traduits de l’arabe par Abdellatif Laâbi, éditions Le Temps des Cerises, 2015.

 

fayad-livreL’air est pollué
ainsi que les bennes à ordures
De même ton âme
depuis qu’elle s’est mélangée au carbone
et ton cœur
depuis que ses artères se sont bouchées
et qu’il refuse d’accorder la nationalité
au sang refluant de ta tête

***

Réfugié : c’est peut-être le dernier
dans la file
pour obtenir un quignon de patrie
Le pied de grue : ton grand-père le faisait déjà
sans savoir pourquoi
Le quignon : c’est toi !
La patrie : une carte que l’on range
dans son portefeuille
L’argent : des papiers à l’effigie
des leaders politiques
La photo : elle te garde la place
en attendant ton retour
Le retour : un être fantasmagorique
mentionné dans les contes de la grand-mère
Fin de la première leçon
J’en viens à toi pour que tu apprennes
la deuxième leçon :
Quel est… ton sens ?

Ashraf Fayad


Fais passer l’poème : Emanuel Campo

Aujourd’hui, un poème d’Emanuel Campo tiré de Maison, poésies domestiques, paru en 2015 aux éditions la Boucherie littéraire.

-SnZ6E14aeIfw4WB5RCW5_3I7Ds12 juin 2015, une poubelle moins le quart

Ma copine et moi
utilisons la poubelle à couches
comme unité de mesure temporelle
ça équivaut à un jour et demi sur Terre.

On a choisi un récipient de vingt litres
histoire d’avoir un turnover de sacs assez important
pour limiter les odeurs de marinade fécale.

C’est notre truc à nous
notre sablier
on compte les jours comme ça.

Bon
on pensait vieillir moins vite en allongeant l’unité de mesure
mais puisque le temps
est aussi une question d’espace
et que récemment on a déménagé dans un appart’
plus grand
on est aujourd’hui ajusté à notre ancienne
temporalité
ça ne change pas grand-chose
on vieillit à une allure égale à vous autres.

N’empêche que la poubelle à couches
reste un indicateur fiable et facile à lire.
Quand le sac est plein
on le sort on le noue on l’amène
au sous-sol puis le jette
dans le grand bac gris de l’obscurité du local
à ordures.

Un local squatté l’hiver
par un S.D.F. bienveillant et discret
qui connaît le temps
veille sur nos archives
et tient les comptes.

Emanuel Campo

Son blog


Fais passer l’poème : Maram al-Masri

Aujourd’hui, un texte de la poétesse syrienne Maram al-Masri extrait d’Elle va nue la liberté, recueil publié par les éditions Bruno Doucey en 2013.

51LfJK27K4L._SX384_BO1,204,203,200_Nous, les exilés
qui vivons à coups de calmants.
Notre patrie est devenue Facebook
cela nous ouvre le ciel
fermé devant nos visages
aux frontières.

Nous, les exilés,
nous dormons en serrant contre nous
notre téléphone mobile.
Sous les lumières
des écrans de nos ordinateurs
nous nous assoupissons pleins de tristesse
et nous réveillons pleins d’espoir.

Nous, les exilés,
rôdons autour de nos maisons lointaines
comme les amoureuses rôdent
autour des prisons,
espérant apercevoir l’ombre
de leurs amants.

Nous, les exilés, nous sommes malades
d’une maladie incurable

Aimer une patrie
mise à mort.

Maram al-Masri


Fais passer l’poème : Grégoire Damon

Aujourd’hui, un poème de Grégoire Damon tiré de 99 noms d’un seul truc, paru en 2015 chez Gros Textes :

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Scène de cul pour faire vendre


ma chérie a la patte cassée
elle pousse des hurlements de rire nerveux en
enlevant son attelle
& va à la douche

ce qu’elle effeuille lentement
très lentement
c’est un vieux pyjama dépareillé
deux pulls mités datant de ses années d’études
& un vieux Damart canadien

un tel degré d’intimité
vous ne le trouverez pas
sur internet


Grégoire Damon
(son blog)


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