Archives de Catégorie: j’ai oublié mon appareil

Avant, quand je voyais un paysage qui me plaisait, je prenais des photos. Je prenais des milliers de photos de vacances, je les stockais dans des centaines de fichiers de photos de vacances, et je ne les consultais plus jamais. Je voulais à tout prix capturer la beauté de ces lieux avant de reprendre ma route, mais retranché derrière mon objectif, je passais complètement à côté de leur vraie nature. Naturellement, quand j’ai compris l’absurdité de cette démarche, je me suis mis à essayer de prendre un peu moins de photos, et à garder le temps de regarder subjectivement le monde, avec mes propres yeux. J’ai commencé à contempler vraiment mes points de vue, et en tournant les pages des strates de couches sédimentaires, j’ai appris à identifier mes paysages intérieurs. À mesure que les parois de ma boîte crânienne s’évaporaient parfois dans un ciel panoramique, je ne prenais bientôt pratiquement plus aucune photo, vu que cette grande pupille bleutée plantée dans mes orbites terrestres allait plus loin dans mes pensées, dans la pensée du monde, que n’importe quel instrument de réflexion optique, si performant fût-il. Puis un jour, en été, à la suite d’un départ en vacances un peu précipité, j’ai oublié mon appareil photo mais j’ai quand même pris des poèmes, et j’en ai ramené quelques-uns en couleur…

photo : Smith Smith, « Runny »


l’église
de ce petit village
est aussi fraîche
qu’un hypermarché

jadis
on y trouvait bien
un peu de nourriture
spirituelle

ceux
qui cumulaient assez
de points fidélité

avaient des réductions
sur les surgelés pour
l’Eternité

(j’ai oublié mon appareil mais j’ai quand même pris des poèmes)

(collage photo Scott Mutter)


...


les avions tracent des traits dans le ciel

………………………………………………………

les falaises tranchent les monts

les pistes de ski vides taillent les forêts l’été

les champs carrés quadrillent toute la vallée

………………………………………………………

les rues la ville


les murs séparent les hommes

les peaux isolent les âmes

les mots découpent le blanc des pages

………………………………………………………

ce poème lui
reste un


(j’ai oublié mon appareil mais j’ai quand même pris des poèmes,
recueil bientôt fini)




chaque
forêt
est un nuage
de feuilles
évaporées
du sol



l’entendez-vous bruisser au-dessus de la mer des prairies ?



au premier coup de tonnerre
du chant
des hirondelles



…………………………………..elle

jette

……………ses

………………………..neiges

……..de

………………pollen

…………………………………………vers

le

…………..………………ciel


(j’ai oublié mon appareil photo mais j’ai quand même pris des poèmes)



chez moi
la mer
c’est des
champs
qui
s’échappent
à perte de rues
et les rires
des pigeons
gris
les petites
bestioles
qui nagent
dessous
apparaissent
dans les remous
de la terre
retournée
par la quille
des tracteurs
au loin
le Vercors
gronde comme
une lame brisée
sur l’horizon
le marin
c’est cet homme
marié avec une nymphe
et papa d’un triton
qui revient de la ville
noyé dans les transports
tous les mois voir
sa mère
à la
campagne


(j’ai oublié mon appareil photo mais j’ai quand même pris des poèmes, le retour)




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l’hiver
on s’habille

quand

la nature au contraire
se met toute nue

elle montre à tous sa peau de terre toute jaune
tachetée de feuilles rousses

les cheveux gris de ses branchages

hirsutes
ses vieilles ravines
boueuses abandonnées

on dirait une grand-mère fébrile
qu’aurait voulu aimer une dernière fois

avant de finir

ensevelie
sous les neiges éternelles

sauf

qu’il lui reste toujours
quelques fleurs de primevères

prêtes à bourgeonner

comme de l’acné juvénile
sur la peau d’une gamine

malicieuse

***

(j’ai oublié mon appareil photo mais j’ai quand même pris des poèmes)

 


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tu sais
le ciel

ne commence pas précisément

à 776 km
au-dessus
du sol

tes deux
poumons
en sont pleins
et ta tête est
plantée dedans

pourquoi ne pas ouvrir
la main en attraper

un bout

et te le replier
discrètement
dans la poche

(avant de
retourner
ramper
au fond)

hein ?


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la Chartreuse n’a les chicots blancs
qu’une petite partie de l’hiver

sinon
y sont plutôt jaunes en automne
et même carrément verts à la belle saison

sur sa langue
vallonnée
un village
se tient au
frais comme
un bonbon
dans la neige

c’est clair
qu’on claque un peu
des crocs sous son palais

infiniment bleu
mais quand
on a la gueule dans les nuages
ça passe tout d’suite bien mieux

 



y’a comme

un p’tit bout

d’bonheur

qui r’descend

l’échelle

de l’horizon

y’a l’
dernier
brin d’lumière
qui s’barre en toboggan
vers on sait pas encore vraiment trop bien où

y’a
l’dada d’la planète
………qu’est
………monté
sur ressorts et s’emballe

y …. ………. y ‘ …… y ……….
y ……….. ….. y ……….
a tout l’tour du bac à sable
du jardin d’Grenoble
qu’est plein d’graines folles

….

y’a des parents qui crient plus que leurs mômes

y’a des ados qui chassent
des rêves le dos plié en deux

y’a surtout des gens

tout p’tits
qui font n’importe-quoi

mais bon

c’est comme ça
partout
au fond

y’a la
voiture d’Arthur Nina et Niels
qu’a repris la route des vacances
mais dans les quatre directions
et même s’ils s’ …….connaissent
……même ……………….. pas

………………y’a
toute la ville qui m’swingue
s ……………………………….k
o ……………………………….i
u ……………………………….o
s ……………………………….s
…………………………………q
l ……………………………….u
……………………………….e
et ça ça m’fait quéqu’chose
ça m’fait quéqu’chose de dingue

(j’ai oublié mon appareil photo mais j’ai quand même pris des poèmes)



journée au zoo

mon fils est à l’affût comme un suricate
maman ouistiti lui court après dans toutes les directions
et papa gnou fonce dans le tas de temps en temps

quant aux vrais fauves
ils font la sieste

ignorant
totalement

tous ces visiteurs
captivés

les poèmes passent et se ressemblent

c’est bientôt la fin des vacances

chacun va retrouver son côté de la cage

animaux humains lecteurs pages

(j’ai oublié mon appareil photo mais j’ai quand même pris des poèmes)


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