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Fais passer l’poème : Simon Allonneau

P’tit extrait de La vie est trop vraie, de Simon Allonneau. Une poésie du quotidien, à laquelle un humour un peu absurde et fantaisiste vient donner une jolie couleur onirique. C’est paru aux éditions Le pédalo ivre en 2014.

Simon-Allonneau-La-vie-est-trop-vraie-nov-2014

ça ne compte pas

je n’étais pas prêt

ça ne compte pas. je ne vais pas mourir

je n’étais pas prêt

ce n’est pas vrai.

je ne suis pas mort

je n’étais pas prêt

Aidez-moi à me relever,

ce n’est pas juste

vous n’allez pas me laisser là

on recommence

hé ho

je vous parle

est-ce qu’il y a quelqu’un ?

je voudrais qu’on me relève

je n’étais pas prêt

Simon Allonneau


King-kong

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moi homme
moi fort
moi trouver femme
moi construire hutte
moi naître enfant
moi chasser zébu gnou
moi gagner pastèques
moi fuir liane en liane
moi rêver roi
moi rêver jungle
moi fané
moi mort

illustration : Schim Schimmel, Testing Water


Synesthésie de la sieste


***
Tableau : Composition 8, Kandinsky

un bref repos pour l'âme seule – le frais désert de la pénombre et sur les murs blancs de la chambre : « ceux qui ont semé dans les larmes moissonnent dans la joie »... …le Requiem de Brahms sans la fonction repeat afin de m'endormir en l'écoutant disparaître je suis peut-être vraiment mort et à la fin sous ma fenêtre c'est le chœur de l'église qui chante un autre requiem en fait ce genre de chant est vraiment beau quand on l'entend à peine en fond de la rumeur d'un quartier de banlieue souligner avec discrétion la gloire d'un coin de l'univers qu'on ne voit pas c'est mieux ainsi, un bref repos – le frais désert de la pénombre et sur les murs blancs de la chambre : bipements d'un poids-lourd le passage régulier des moteurs de voitures et les coups de marteau d'un vacancier qui frappe sans doute dans son jardin il y a toujours des grillons qui stridulent sous le soleil ardent et des fils de famille qui piaillent ou sautent dans la piscine de leurs parents souffrent et se mettent à chialer pour un rien j'ai passé un moment avec les gens de mon quartier à conduire des voitures et à planter des clous grillé sous le soleil avec les gosses qui plongent et collé une tarte au petit pleurnichard pour aider sa maman à laquelle j'ai cru plaire c'est tout ce qu'il fallait : l'impression d'exister un moment un bref repos pour l'âme seule puis j'ai rouvert les yeux et les murs de ma chambre étaient toujours blancs

Insomnie

Que le marteau de l'Autre cesse de frapper la nuit tombe comme une enclume dans le chaos de mes pensées le temps qui fuit trop vite trop loin de mon plumard de plumes de cadavres qui bandent saignent du lait fleutrissent l'industrie de mes idées décousues en chute libre un rêve alerte c'est mon propre cœur c'est Lui qui bat trop fort je demande une trêve au fourreau du boucher

On peut encore écrire des poèmes sur les arbres sans avoir l’air con

Où prend-donc fin ce que désigne le mot arbre ? Dans ses racines qui s'enfoncent dans la terre ? Ou dans ses branches comme plantées dans l'atmosphère ? Les arbres poussent, les arbres meurent Au rythme de la Terre qui tourne Des immeubles s'élèvent et tombent Des gens y font l'amour et meurent Pareils au moteur à pistons De ma voiture qui tourne en brûlant les corps morts Des anciens végétaux C'est con, ils avaient mis pas mal de temps A consommer ce CO2 pour le changer en oxygène C'est un sacré boulot qui s'envole en fumée Tant de pages déchirées qui volent dans le vent Leurs descendants sont morts pour que je ne puisse même pas écrire ceci sur le papier d'un livre Leurs descendants sont morts pour qu'on lise l'Equipe (ou Elle) Leurs descendants sont morts pour qu'on se torche le cul avec Consolons nous : au moins leurs squelettes calcaires Contenus dans les murs de cet appartement Font un cocon confortable, quoiqu'un peu concon Les arbres poussent, les arbres meurent On a mis un sacré bordel, ici-bas Pareils aux pistons du moteur De la tronçonneuse qui les abat Je fais toujours la même conclusion Mais quand on fait l'amour je n'y pense même pas On peut encore écrire des poèmes sur les arbres Sans avoir l'air con

Ô le tonneau des Danaïdes…

Ô le tonneau des Danaïdes Sans cesse tu te plains Qu’il soit toujours à moitié vide Il est à moitié plein Oui, les gosses naissent dans leur tombe Mais les gens vivent, un peu L’amour est ce trou que l’on comble Mais peut-on rêver mieux ? Je trouve belle la nature C’est déjà mieux que rien Et je me dis, dans ma voiture Que tout cela est bien

Os à moelle

Des cœurs d'os Dans le fond De la fosse Se morfondent Et se gaussent De leur moelle L'arbre pousse Vers le ciel La Mort trace MOI + ELLE Et le blesse

Destin de l’escargot

Gouffre de salades Il porte sa vie En rampant, le dos Courbé comme un S Sous le poids du vide Comme un escargot Et comme la trace Du destin bavé Pauvre petit vieux Transi par la mort Tenu par la grille  Le gastéropode Dont le corps s'étire Pris par la coquille Privé de salade Pour la persillade

Eloge funèbre d’un grille-pain

Vanité des vanités, tout est vanité Le grille-pain est mort ce matin Après avoir accompli des années durant Le labeur humble et pénible de griller nos tartines pour que fonde le beurre Quel profit en a-t-il retiré ? Voici son corps sur la table de la cuisine J'ai pu ouvrir sa coque de métal au milieu des miettes de pain et des fils électriques J'ai vu passer en vain les étincelles de la vie dans le plastique de ses veines et j'ai su remonter à la source du mal Le cœur du grille-pain un électro-aimant Hélas a fait son temps en ce triste matin Mon amour si j'ai pu identifier la source de son mal Je n'ai pas su le réparer Et je n'ai rien trouvé de mieux pour en garder le souvenir que ce poème idiot Vanité des vanités, tout est vanité Le grille-pain est mort ce matin Il va falloir en racheter un

Le prix de l’amour

***

Photo : Alex Giudice – The pride of love

Et tout à coup, le temps d'un court instant je suis effroyablement triste Tu es belle et drôle et sensée Ta peau est dorée comme un trésor exotique Et ton sourire est un havre de paix Tu es le plus beau présent que la vie ait pu me faire Tu ne suis pas le chemin des troupeaux Sans t'obstiner en sens inverse Et tu ne t'effraies pas de mes propos de soi-disant poète Parfois brumeux, singuliers et contradictoires Que tu acceptes ou réfutes avec bienveillance Bref, tu es là, pour moi, comme une apparition de mon âme sœur Et nous parlons de toute autre chose On est à table tous les deux et morts de rire Tandis que me traversent ces idées Et du coup, je me sens terriblement heureux avec toi et surtout horriblement veinard Qu'est-ce que j'ai bien pu faire pour mériter tout ce bonheur ? Pourquoi t'a-t-on placée auprès de moi ? Par quel heureux hasard ? Des atomes fourchus flottent dans l'atmosphère Quand il s'agit de bonheur personne n'irait se plaindre Mais ça n'a pas plus de sens que toute la misère du monde : J'ai la mauvaise idée de me dire « rien ne dure » Tout ça le temps d'une fraction de seconde Le temps de voir toutes les vies qui nous attendent Et le spectre de ton image qui pourrait me hanter Et tout à coup, le temps d'un court instant avant de me remettre à rire je suis effroyablement triste A l'épouvantable idée de te perdre

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